Portrait du dessinateur Jul - Crédit Philippe Quaisse
Portrait du dessinateur Jul - Crédit Philippe Quaisse

"Je trouve tragique de ne pas prendre la mesure de la nécessité de sauver la planète" - Rencontre avec le dessinateur Jul

Transition énergétique
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Préhistorique avec « Silex and the City », philosophique avec « La planète des sages », antique avec « 50 nuances de Grecs » : dans toutes ses créations, le dessinateur Jul emprunte aux autres époques pour toujours mieux revenir… à la nôtre ! Avec les épopées du passé, Jul nous parle de nous, de la marche du monde, de son rapport à l’environnement, de la nécessité impérieuse de rentrer réellement en transition...
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Portrait du dessinateur Jul - Crédit Philippe Quaisse


Le dernier volume de « Silex and the City », votre série culte qui dépeint notre époque tout en se déroulant à l’âge de pierre, est paru fin 2020 et s’intitule « la dérive des confinements ». Cette période particulière que nous vivons est-elle pour vous source d’enseignements ? 


Jul : Comme beaucoup de gens qui travaillent dans le domaine de l’humour, que ce soit en BD, en littérature, ou dans les arts dramatiques, ce travail s’accompagne d’une certaine forme d’angoisse, d’une inquiétude générale et donc d’un moment de chaos, de désarroi. C’est précisément là que se situe le traitement humoristique qui permet de mettre à distance ces peurs, ces angoisses, de fournir des outils pour soi-même et pour les autres, pour réussir à vivre avec cette période particulière. Elle nourrit énormément mon travail et rend ma créativité féconde et, je l’espère, un peu drôle !


Vous semblez ne vous interdire aucun sujet. Le rire est-il aussi un atout pour faire prendre conscience des enjeux sociétaux et environnementaux de cette période ?


Jul : Mon intérêt pour les questions d’environnement est très ancien. Parce que je viens du dessin de presse, de la satire, j’ai ce souci du monde contemporain, de l’actualité, des enjeux autour de ces questions. Dans mes albums, il y toujours un personnage qui les met en avant en essayant de les considérer dans toute leur complexité. C’est le principe de « Coloc of duty » (une BD faite en partenariat avec l’Agence Française de développement chargée de faire appliquer en France les objectifs de développement durable fixés par l’ONU, et qui met en scène des jeunes gens au sein d’une colocation, NDR) : faire dialoguer différents personnages, ceux qui sont climato-sceptiques, ceux qui sont collapsologues, ceux qui sont analystes… des gens qui dans un diner à table s’engueulent sur les sujets « Est-ce qu’il faut manger de la viande ? », « Est-ce qu’on doit dénoncer les traités commerciaux ? », « Est-ce que les chasseurs ont tort ? », « Est-ce qu’il faut arrêter le nucléaire ? », « Est-ce qu’il faut trier ses déchets comme les bobos ? »… Toutes ces questions qui nous agitent, c’est important de les mettre en scène et d’en dire quelque chose de plus. Je ne m’interdis aucun sujet, mais cela nécessite de trouver la justesse, une ligne de crête en quelque sorte.

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Planche BD "Silex and the City" du dessinateur Jul
« Silex and the city » parodie notre société à travers le prisme de l’âge de pierre
(Courtoisie de Jul)


On a entendu des responsables du monde entier dire que puisque nous avons trouvé l’argent pour lutter contre la Covid, l’étape d’après sera de trouver l’argent pour sauver la planète. Est-ce aussi votre opinion ?

Jul : Le statut d’auteur et de dessinateur a un peu évolué : ce domaine rencontre un public gigantesque. Nous sommes très médiatisés… Cela me parait indispensable de dire que nous sommes en train de manquer un rendez-vous... un rendez-vous qui a déjà été manqué maintes et maintes fois. Je trouve tragique de ne pas prendre la mesure de la nécessité de penser à l’étape d’après : celle de sauver notre planète. À présent, il faut inventer une forme de folie non destructrice pour réussir ce « sauvetage » !

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Jul
Dessinateur

Mon intérêt pour les questions d’environnement est très ancien. Dans mes albums, il y toujours un personnage qui les met en avant en essayant de les
considérer dans toute leur complexité.

Cette « folie non destructrice », comme vous dites, pourrait nous amener à faire quoi, par exemple ?


Jul : Justement, à prendre des décisions ! Si on nous l’avait dit avant, cela nous aurait paru fou d’être confiné, de ne pas avoir le droit de sortir le soir, d’être obligé de porter des masques partout… On n’aurait jamais pu l’imaginer. Finalement, la réalité nous montre, à la stupéfaction générale, qu’en quelques semaines nous y sommes parvenus. Nous avons été capables de révolutionner notre rapport au quotidien, au monde, à la nature, à tout... Je pense donc que si nous avons pu le faire dans ce contexte inédit de pandémie, alors nous devons aussi pouvoir agir ainsi pour sauver la planète. 

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Planche BD "Silex and the City" du dessinateur Jul
Même en 40.000 avant JC, certains avaient 
des préoccupations écologiques !
(Courtoisie de Jul)


Dans « Silex and the City », certains personnages ne veulent pas sortir de l’âge de pierre. Pourtant, de multiples événements vont les faire sortir de leur zone « d’inconfort », comme le réchauffement climatique. Vous arrivez même à faire de l’humour en évoquant la décarbonation, puisque certains veulent éviter de faire du feu...

Jul
: Il y a un paradoxe comique à poser des questions sur la décroissance et la réduction de la consommation de masse à une époque (préhistorique, NDR) où ces concepts n’existent pas ! Finalement, à toutes les époques de l’humanité et sur tous les sujets, il y a toujours eu des gens pour dire une chose ou son contraire. Au-delà de l’effet un peu comique que l’on peut y voir, la bande dessinée me permet de dépasser cette forme d’opposition stérile pour m’interroger sur le fond. La mise en scène de mes personnages et de leurs discours clivants - lobby nucléaire d’un côté, activistes ultra verts de l’autre - permet de montrer les limites des réflexions des uns et des autres.

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Jul
Dessinateur

Je pense que si nous avons pu révolutionner notre rapport au quotidien dans ce contexte inédit de pandémie, alors nous devons aussi pouvoir agir ainsi pour sauver la planète.

Vous êtes agrégé d’histoire mais on a l’impression que votre matière serait 
plutôt la philosophie (« 50 nuances de grecs », « Platon La gaffe », « la planète des sages »…). Y’en a-t-il un qui soit en quelque sorte votre guide de vie ?


Jul : Au-delà de la philo, j’aime mettre en scène des penseurs. La philosophie n’est pas l’apanage de gens qui seraient détenteurs d’un savoir : au contraire, elle appartient à tout le monde. Les grands textes, les grands concepts sont destinés à circuler, à être digérés, interprétés, lus, vécus par chacun. C’est ce qui fait notre culture, ce qui fait notre civilisation, ce qu’on a tous en partage. 
Et si elle le peut, la bande dessinée doit permettre d’ouvrir un passage de circulation entre la grande culture populaire simple, universelle et la culture dite « d’élite ». J’ai une affection particulière pour Montaigne. Il a écrit dans des moments de souffrance (il a été terriblement malade), dans des moments de désarroi incroyable, il a combattu dans les guerres de religion… Mais il a réussi à produire cette œuvre introspective, ultra sage, ultra humaine, fondée sur le goût de la rencontre, l’amitié, le goût du plaisir… dans un monde d’ultra violence. Et son œuvre est d’une modernité folle !


Si vous deviez « croquer » le monde en 2050 à quoi ressemblerait il ?


Jul : J’espère qu’en 2050, on se sera lassé du « tout connecté » avec toujours plus de débit. Je constate qu’il y a toujours une excitation pour la nouveauté dès qu’il y a une nouvelle avancée technologique. Ce serait assez salutaire qu’on puisse ne plus tomber dans cette adoration dévorante du digital. Voilà ce que j’aimerais, à brûle-pourpoint, pour 2050.

Titre
Le parcours de Jul en quelques dates

1974
Naissance à Maisons-Alfort
1998
Après l’École normale supérieure de Fontenay-Saint-Cloud, obtention de l’agrégation d’histoire
1999
Début comme dessinateur de presse (Le Point, l’Humanité, Philosophie magazine, Charlie Hebdo, Le Monde, Libération, Le Nouvel Observateur…)

2005
Parution de sa première BD, « Il faut tuer José Bové », où il raille les travers des altermondialistes et pour lequel il recueillera un large succès public
2009
Parution du premier opus de « Silex and the City »
2019
Avec l’Agence française de développement, réalisation de l’album « Coloc of duty »